MÉLANIE JACKSON
PRATIQUES ARTISTIQUES

Mélanie JACKSON
Professeur de Technique Vocale (D.E.), elle enseigne au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris et au Chœur de l’Orchestre de Paris. Professeur de Qi Gong, formée à L’Ecole Les Temps du Corps, diplômée de la Fédération de Qi Gong et Arts Energétiques, elle enseigne à Paris à l’Ecole Les Temps du Corps et en province.

Prenez soin de votre voix

La pratique du Qi Gong a considérablement influencé et modifié ma façon de chanter et d’enseigner la technique vocale. Art fluide par excellence, la musique coule telle un ruisseau libre; le temps musical va inexorablement vers l’avant. Toute tentative de corriger un son pendant son émission va l’encontre de la nature même du son qui voyage à 340 mètres par seconde (1 224 km/h). A la lumière de cette réalité physique, que faire de l’injonction de “placer la voix” ? Aussi juste soit elle, j’ai constaté que de telles directives techniques induisent souvent rigidité, tensions, et forçage. La pratique du Qi Gong a nourri ma réflexion sur ces questions et m’a conduit à fonder le premier cours de “Voix et Qi Gong” au monde en 1997 au sein de l’’école “Les Temps du Corps”, avec le soutien fidèle de sa directrice, Madame Ke Wen. La recherche de la libre circulation de l’énergie par le mouvement, guidée par une intention claire, favorise la libre circulation de la voix à travers les résonateurs du corps humain. Le principe essentiel de la circulation non-entravée du Qi est étayée par le notion Taoïste “Zi Ran”, traduit à la fois par “naturel”, “suivre le naturel”; c’est le soi naturel en devenir perpétuelle. Combien cela nous échappe dans un monde d’artifice! Malheureusement, la beauté naturelle de la voix est parfois gâtée par des artifices techniques studieusement appris. Le respect du naturel et de l’aisance dans l’acquisition d’une technique vocale saine est ma préoccupation première. Dans l’apprentissage du chant, il est primordiale de laisser la voix circuler librement sur les ailes du souffle; le souffle, n’est-il pas l’une des définitions du Qi lui-même? Cela atteste des liens étroits et fertiles entre la pratique du Qi Gong et celle du chant.

Chanter, c’est s’ouvrir. Pour que la pleine beauté de la voix s’exprime, il faut être capable d’ouvrir le corps en restant centré, de se laisser traverser par le souffle et les ondes sonore, mais aussi par les émotions et l’inspiration. Pour stabiliser le larynx et la respiration, pour ne pas être balayé par les émotions fortes et le trac scénique, il faut construire une structure corporelle solide et un mental à tout épreuve.

Pour bien chanter, il faut d’abord planter ses pieds dans la terre et trouver ses racines. Pour moi, l’image de l’arbre et sa pratique règnent suprême pour permettre au chanteur de jouer pleinement de sa voix sur toute sa tessiture. Dans la construction de l’axe corporel, la posture de l’arbre demeure l’un de mes plus grands enseignants (et, que les débutants se rassurent, le supplice de mes premières tentatives est devenu un délice!)

En pratiquant Zhan Zhuang, la posture d’embrasser l’arbre, l’on réalise inévitablement que son apprivoisement nécessite un double enracinement, à la fois terrestre et céleste. Tel un vieil arbre, le corps s’enracine pour s’élever; la couronne majestueuse dépend des racines profondes. La posture sollicite et développe la force des jambes, mais aussi la verticalité d’un axe noble et solide. Ba Hui, le précieux point nommé “Cent Réunions”, situé au sommet de la tête au 20 Vaisseau Gouverneur, est la clé de voute de cet axe corporel. La suspension par ce point, non seulement par le maigre fil d’un frêle pantin mais par les branches puissantes d’un chêne vénérable, étire la colonne, ouvre les articulations, facilite la détente des épaules et dissipe les tensions du corps entier. La pratique régulier de l’arbre permet au chanteur de garder une tonicité souple et détendue en présence des tensions laryngées et respiratoires. Avec le temps, ce double enracinement permet l’envol des aigus et l’équilibre des graves, sans force ni fatigue.
Ce travail apparemment statique est en réalité parcouru des micro-mouvements internes qui rétablissent peu à peu la circulation harmonieuse de l’énergie, libèrent la respiration et restaurent l’être humain dans sa droiture. Les habitudes sédentaires de la vie actuelle, courbés devant des écrans de toutes sortes, affaissent la posture et nous coupent de notre verticalité et de sa noblesse inhérente. La pratique régulière d’embrasser l’arbre aligne les trois Dan Tians, ces “chaudrons alchimiques” qui métabolisent l’énergie à l’intérieur du corps humain, et équilibre les plans, physiques, émotionnels, et psychiques de l’individu. Expérience à vivre, la verticalité consciente influe sur le comportement; qui s’aligne devient digne. Tôt ou tard, l’affinement de la perception corporelle ouvre naturellement l’esprit au transcendant. L’aplomb de l’arbre nous élève dans tous les sens du terme.

Dans ma pratique personnelle et dans mon enseignement, j’attache une grande importance l’alternance du Qi Gong statique et du Qi Gong dynamique. Ces deux aspects du Qi Gong se nourrissent et se complètent réciproquement. La pratique du Dao Yin, les mouvements fluides et harmonieux du Qi Gong dynamique, requiert également ce double enracinement entre ciel et terre. Pendant yang de la statique yin du Zhan Zhuang, le Qi Gong dynamique prend néanmoins sa source dans l’immobilité de l’unité primordiale, symbolisée par l’ouverture des jambes à partir des pieds joints au début de chaque enchainement. L’alternance du travail statique et travail dynamique cultive une grande aisance sur scène; le chanteur jouit d’une grande aisance dans ces mouvements, le permettant de répondre aux jeux des mises-en-scène parfois très agités tout en gardant son centre et sa stabilité vocale.

L’adage Taoïste, “Wei Wu Wei”, littéralement “faire le non-faire”, est également d’une aide précieuse sur le chemin de l’acquisition d’une technique vocale saine, parcours souvent semé d’embuches. Quand on sait que 90% des pathologies vocales résultent d’une hyper fonction, la intérêt d’une approche pédagogique qui respecte le fonctionnement naturel et la sagesse inhérente du corps devient évident. Cependant, tant que «non-agir» reste un simple concept intellectuel, il ouvre la porte à de nombreuses idées fausses. Encore et toujours, la véritable signification de «wei wu wei» est élucidé par l’intelligence du corps éveillé par la pratique. Ni faire, ni non-faire, au-delà de la dualité des mots, l’application de ce concept permet au corps humain de devenir un instrument musical hors paire, joué par les énergies subtiles et sublimes du ciel et de la terre.

L’excès d’émotion est souvent l’écueil des chanteurs; les métiers de la scène valorisent et intensifient l’exacerbation émotionnelle, alors que le terrain sensible des artistes est souvent déjà à vif. Habitués aux pics et aux creux des drames lyriques, au propre comme au figuré, l’équanimité prôné par la sagesse chinoise peut paraitre comme un appauvrissement dans les premiers temps de la pratique, une fade monotonie peu enviable. Cependant, la lenteur des enchainements répétés, ainsi que l’intériorisation de la méditation, mettent rapidement à nu l’agitation mentale et corporelle délétères et démasquent le leurre des émotions fortes. L’éclairage des principes de la médecine traditionnelle chinoise dans la pratique du Qi Gong révèle le lien entre les émotions incontrôlées et des maux physiques; pour durer dans la carrière, la santé exige le deuil progressif des attitudes et des comportements houleux. Fini les comportements de diva! La pratique régulière du Qi Gong permet aux artistes de trouver un équilibre émotionnel et de jouir pleinement de leur talent. Hua, la transformation, surtout des habitudes tenaces, nécessite motivation, patience et persévérance. En revanche, l’expérience de Tai Ping, la grande paix du cœur prisée par les chinois, est un chemin jalonné de joies insoupçonnées. La présence au cœur calme permet un partage profond entre l’artiste et son publique; au delà du divertissement creux, ce partage révèle et célèbre la beauté rare d’être humain.

Vivien Simon 29 ans – Chanteur et comédien

J’ai découvert et démarré la pratique du Qi Gong en 2008 avec Mélanie Jackson, professeur de Qi Gong Dao Yin et professeur de technique vocale diplômée d’état. A l’époque, j’ignorais absolument tout de cette discipline mais j’avais alors la nécessité de démarrer un travail corporel conséquent. En effet, j’avais au cours des années précédentes développé une manière de chanter qui n’était pas la bonne et j’étais arrivé dans une impasse : mon corps était en prise à des tensions tenaces qui m’empêchaient d’émettre un son correctement, avec aisance et souplesse. Chanter était devenu un véritable calvaire, fatiguant et sans aucun plaisir. Je me suis alors tourné vers Mélanie qui a accepté que l’on travaille ensemble. J’ai pris à bras le corps son double enseignement : la technique vocale et la pratique du Qi Gong.

Prise de conscience. Mais lors de la première séance, j’ai « déchanté ». En quelques minutes, j’étais par terre. La lenteur de la pratique rendait chaque mouvement pénible et douloureux, et des centaines de pensées m’assaillaient, empêchant la moindre concentration. J’étais désormais face à mes tensions, à la méconnaissance de mon propre corps, son manque de souplesse et de tonicité.

Début. J’ai alors pratiqué chaque jour, en reproduisant de manière assez mécanique et méthodique les mouvements que j’avais appris en cours. Les premiers mois furent désagréables, douloureux, ennuyeux et décourageant. Mais ce travail « à l’aveugle » de débutant m’a permis d’identifier mes tensions, d’apprendre à les connaître et donc, de les reconnaître : avant de se détendre, encore faut-il avoir conscience qu’on est tendu.
Un double travail s’est alors fait simultanément par la pratique du Qi Gong : relâcher les tensions, tout en structurant et en renforçant le corps ; détendre, sans être mou, être tonique, sans être tendu.

Evolution. Et petit à petit, ma pratique s’est développé et a évolué au cours des années. J’ai trouvé le bon type de concentration, alliant la fantaisie de l’imaginaire (visualiser différentes images en lien avec les mouvements) à l’observation des sensations et le calme contemplatif et méditatif. La lenteur de la pratique, qui m’a longtemps rendu fou, est devenu un allié formidable dans ma vie quotidienne. Le Qi Gong m’a aidé a accepté de « prendre un temps pour moi ». Durant ma pratique, cette lenteur si particulière (ou même l’immobilité du travail statique) m’impose d’être à ce que je fais sur le moment et rien d’autre, à l’instant présent dans ce qu’il a de plus « simple et inutile ».

Energie. La dimension énergétique s’est imposée beaucoup plus tard. Après m’être posé de nombreuses questions autour de l’énergie, des méridiens, et de la véracité de la médecine chinoise, toutes ces interrogations se sont volatilisées d’elles mêmes. Je ne suis pas scientifique, je ne suis pas biologiste, ni physicien, je ne suis pas médecin. Je ne peux donc pas parler du corps et du Qi comme d’un sujet à validation scientifique. Mais mon expérience est celle-ci : la pratique du Qi Gong me fait du bien, et m’aide dans mes pratiques artistiques sur un plan technique (souplesse et ouverture du corps, endurance physique, souffle…) et créatives (concentration, visualisation, mental) mais aussi dans ma vie quotidienne : je suis beaucoup moins malade, et quand je le suis, je récupère beaucoup plus vite. Je suis beaucoup moins tendu, et face à certaines douleurs musculaires, je sais comment y pallier par tel ou tel mouvement. Et enfin, je suis plus en forme, et récupère mieux face à la fatigue. L’énergie appelle l’énergie, le mouvement appelle le mouvement ».

Angélique Boudeville – Chanteuse soprano lyrique

Le Qi Gong m’a permis de prendre conscience de mon corps pour ensuite trouver son enracinement et son ouverture, poser ainsi les bases nécessaires pour trouver les clefs pour lutter contre le trac et me sentir plus stable, à la fois sur scène et dans la vie quotidienne. En effet, l’ancrage que m’a donné la pratique a ouvert la voie à ma «vraie voix» par l’association des mouvements et de la respiration. Savoir respirer, c’est savoir chanter. Le Qi Gong m’apprend à gérer mon souffle et à me muscler en profondeur sans me rendre rigide. Quand je pratique le Qi Gong, je me sens en harmonie avec mon énergie et celles du ciel et de la terre. Cet état m’a menée à la prise de contact avec mon Être intérieur, car je sens alors une autre force me guider, plus fiable et plus juste que mon mental. Par conséquent mon chant est le vecteur de ce que le Qi Gong m’apprend en me libérant d’un bon nombre de blocages et en rendant possible l’alliance du corps et de l’esprit, permettant ainsi aux énergies de circuler et délivrer le message désiré. Le Qi Gong permet que le chant soit supporté par un corps solide, tout en restant souple et ouvert.